« Un peu de mon corps est passé dans mon texte. » - Montaigne



L’activité d’écrivain est pulsion de mort, et l’écrivain est un être-pour-la-mort. On se dépouille soi-même pour créer d’autres soi-même, que ce soit de la littérature de fiction ou des idées.

Toute littérature est littérature de fiction, de friction. Le lecteur se frotte à l’auteur. Ce dernier doit le démanger. C’est comme dans la tectonique des plaques ; c’est le glissement entre une plaque supérieure et une plaque inférieure qui fait dériver les continents du lecteur et de l’auteur. Et l’on reconnaît que c’est puissant, quand cela donne lieu à des éruptions volcaniques ou des raz-de-marée dans la tête du lecteur.



Certes, le lecteur préfère parfois des mers calmes pour naviguer ; cela est plus propice aux rêves. Il choisira ainsi plutôt d’embarquer à bord de l’Hispaniola avec Jim Hawkins et aller à la recherche d’un trésor bien réel en espèces sonnantes et trébuchantes au lieu de grimper sur le Pequod du capitaine Achab en quête d’une obsession métaphysique.

Quant à l’auteur que je suis, j’invite le lecteur, je le contrains même, à un voyage cauchemardesque et je lui cris : Chassons-la cette maudite baleine blanche !

Ne m’appelez pas Jim Hawkins… Appelez-moi Ishmael !



La sodomie est l’acte sublime par excellence car il vient bousculer les trois monothéismes qui ont sacralisé l’acte sexuel et en ont fait une téléologie en vue de la procréation.

La sodomie incarne la « surprise », un phénomène violent à la dérobée.

Il faut prendre le lecteur par derrière et la lui mettre bien profond.


Monday, 26 March 2012

Merah ou le théorème d’incomplétude

     Quand j’ai travaillé sur mon mémoire sur le droit pénal international, j’ai eu à parcourir les minutes des procès de Nuremberg et de Tokyo, lire les entretiens qu’ont donnés certains tortionnaires de l’armée français en Algérie, visiter des sites internet qui relataient les massacres de l’armée américaine au Vietnam (notamment celui de Mỹ Lai en mars 1968). L’étudiant de demain qui devra faire sa thèse sur le terrorisme par exemple, qui aura l’imprudence d’aller sur des sites djihadistes pour nourrir son travail de recherche, sera susceptible de tomber sous le coup de la loi, du moins est-ce le souhait qu’a formulé Nicolas Sarkozy au lendemain de la mort de Mohamed Merah.

     Non seulement une telle loi serait le parangon d’une loi liberticide, mais en plus, cela aura l’effet inverse du but recherché. En effet, l’interdit, c’est un cliché de le dire mais il n’en demeure pas moins vrai, est fait pour attirer. Le citoyen se demandera tôt ou tard ce que recèlent ces sites pour qu’on le leur interdise l’accès. Quel secret abritent-ils donc ? Ils doivent détenir une vérité bien dangereuse pour que le gouvernement veuille à ce point en pénaliser la consultation.

     La liberté d’expression n’est pas une chose qui peut être en demi-teinte. Elle n’a de sens que si elle est totale et sans aucune entrave. John Milton écrivait dans son Areopagitica : « Donnez-moi la liberté de savoir, de proférer, de débattre librement selon ma conscience, au-dessus de toute autre liberté ». C’était en 1644. Près de 400 ans plus tard, la liberté d’expression, y compris dans les nations occidentales qui en font un aussi grand cas, est loin d’être acquise, quitte à infantiliser la population. Les sites des néo-conservateurs américains, qui ont appelé à une guerre contre l’Irak (guerre illégale selon le droit international) ou qui incitent à une guerre contre l’Iran, ont droit de cité. Et heureusement. Pourtant, les effets sont bien plus désastreux que les discours de quelques excités du Coran. Mais l’islam est un épouvantail que l’on aime agiter en temps de périodes électorales. Pourquoi serait-on en droit d’appeler à la guerre contre l’Orient mais pas à celle contre l’Occident ?

      En outre, si la question était vraiment de combattre les idées qui incitent au racisme et à la haine de l’autre, c’est tous les livres sacrés qu’il faudrait brûler, et pas simplement ceux qui en sont les relais (les sites internet), et à commencer par la Bible. Ainsi, on lit dans le Deutéronome (13:12-18) :

     « Si tu entends dire au sujet de l'une des villes que t'a données pour demeure l'Éternel, ton Dieu: Des gens pervers sont sortis du milieu de toi, et ont séduit les habitants de leur ville en disant: Allons, et servons d'autres dieux ! des dieux que tu ne connais point, tu feras des recherches, tu examineras, tu interrogeras avec soin. La chose est-elle vraie, le fait est-il établi, cette abomination a-t-elle été commise au milieu de toi, alors tu frapperas du tranchant de l'épée les habitants de cette ville, tu la dévoueras par interdit avec tout ce qui s'y trouvera, et tu en passeras le bétail au fil de l'épée. »

    De même, Michel Onfray, dans son Traité d’athéologie écrit que près de deux cent cinquante versets du Coran « justifient et légitiment la guerre sainte (…) » Cette incohérence s’explique par une lâcheté intellectuelle ; distinguer entre bons et mauvais musulmans, entre chrétiens modérés et fondamentalistes, c’est admettre qu’il y a une bonne interprétation de la religion et ainsi la placer sur le même plan que la science. La tolérance est l’ennemi héréditaire de la cohérence.

     Que l’on ne vienne point m’accuser de défendre les sites djihadistes, mais personne ne peut revendiquer le monopole de la vérité, et donc, toutes les sensibilités doivent pouvoir s’exprimer. Je suis un ardent défenseur du droit à l’avortement mais je considère que les « pro-vies » (les mal nommés, puisqu’ils sont souvent pour la peine capitale tout en défendant les droits du nouveau-né) ont également le droit de diffuser leurs idées.

     Mais encore faudrait-il que les liens entre Merah et l’islamisme soient avérés. Il n’a pas justifié ses actes par l’attrait de 72 vierges (le Coran ne mentionne pas le nombre exacte, c’est à la tradition que l’on doit le nombre de 72) auxquels supposément (à lire l’ouvrage d’Ibn Warraq sur le sujet : Virgins? What virgins?) ont droit les martyrs, ni même qu’une voix divine lui ait parlé pour lui dicter ses actes ! Il a seulement évoqué la mort des enfants palestiniens et afghans. En ce sens, ses actes ne relèvent pas du religieux mais du politique. Cela ne les rend pas moins ignobles pour autant, certes, mais de fait, Merah rentre dans la même catégorie que les terroristes de l’IRA qui, par exemple, avaient posé une bombe au quartier général d’un régiment de parachutiste en représailles des événements de Bloody Sunday. On avait point, alors, et à juste titre, blâmé le « catholicisme radical », mais aujourd’hui, on pointe du doigt l’islam radical. Si le fait d’avoir assassiné les militaires peut relever d’un acte de guerre, puisque l’armée française est intervenue en Afghanistan, l’assassinat des trois enfants et de l’enseignant juifs sont l’acte peut-être l’acte d’un désaxé, sans doute d’un psychopathe, plus certainement d’un idéologue jusqu’au-boutiste, mais pourquoi vouloir mettre cela sur le compte d’un lavage de cerveau ? Pour revenir à l’IRA, la Provisional Irish Republican Army avait fait exploser deux bombes dans des pubs en Angleterre à Guildford, tuant quatre militaires et un civil et en blessant soixante-cinq autres. Ils savaient bien que des civils risquaient d’être tués, mais ils ont pensé que c’était le prix à payer pour faire passer leur « message ». Merah est un assassin d’enfant. Comme les autres. Si son cerveau a été lavé, c’est au même titre que ceux qui s’engagent dans une armée régulière ou qui font partie de groupes terroristes « classiques ».

     Cette tragédie (le terme n’est pas neutre, puisqu’au contraire du drame, dans la tragédie, le protagoniste doit faire face à des obstacles extérieurs, à la « forza del destino » comme dirait Verdi, et on pourrait penser que Merah lui aussi, s’est trouvé imbriqué dans une mécanique qui le dépassait) fait se manifester le politique, mais dans ce qu’il a de plus malsain, de plus « florentin » si je peux dire ; ainsi, par exemple, en affirmant suspendre la campagne, les candidats l’ont poursuivie. C’est une sorte d’acte performatif, l’énoncé en lui-même produit des effets. Jamais la « politicophanie » ne s’est autant exprimée que pendant ces événements (on qualifiait la guerre d’Algérie « d’événements » et non de guerre et Merah a sévi le 19 mars, anniversaire des accords d’Evian).

    Carl Schmitt disait, comme beaucoup le savent : « Est souverain celui qui décide de l’état d’exception ». Mais la traduction est souvent un acte de trahison. Il écrit en allemand : « Soverän ist, wer über den Ausnahmezustand entscheidet » ce qui devrait davantage donner la phrase suivante : « Est souverain celui qui décide quel devrait être l’état d’exception. La nuance est importante. Ainsi, dans le cas qui nous concerne, Sarkozy, et d’autres politiques, décident, arbitrairement de qualifier un geste et de lui attribuer une certaine substance et d’en tirer certaines conséquences ; si Merah avait été considéré comme un terroriste « classique », mû par le politique et non le religieux, les retombées n’auraient pas été les mêmes. Pour en rester à Schmitt, sa distinction entre ami/ennemi jette également un éclairage sur les événements. La distinction se fait entre ennemis privés et publics, et en élevant Merah en « ennemi public », en l’incarnation même du danger pour la démocratie, l’État peut s’exprimer dans toute sa « souveraineté » et adopter les mesures qu’il juge nécessaires, liberticides bien entendu, pour combattre cet ennemi.

     Ce n’est pas chez Merah qu’il faut chercher des signes du religieux, mais c’est chez les politiques. La minute de silence qui a été observée, n’est qu’une prière déguisée. L’imposer à des enfants relève d’une volonté fasciste d’un État à dicter à sa population les émotions qu’elle devrait entretenir. Par une gymnastique intellectuelle, on essaie de greffer du religieux sur les actes de Merah et où toute la France « communie » ensemble pour l’âme des défunts. De plus, accepter qu’Israël se mêle ainsi des affaires de la France constitue une aliénation inacceptable de notre souveraineté et une concession des plus troublantes faite à l’État juif. Tout le monde aurait crié au scandale si, mettons, un pays du Maghreb ou l’Arabie Saoudite, sous le prétexte que les militaires tués étaient de confession musulmane (l’étaient-ils vraiment ? Ils étaient peut-être d’origine arabe, mais que peut-on dire de leurs croyances ? Il se peut qu’ils aient été athées) avaient fait des commentaires sur l’affaire. Enfin, quand admettrons-nous qu’une sémantique différente eu égard au racisme dont sont victimes les juifs ne fait que créer du ressentiment chez les autres minorités. Pourquoi parler de « lutte contre le racisme et l’antisémitisme ». Le racisme envers les juifs mérite-t-il une qualification différente ? Supérieure ?

    La grande erreur commise à propos des terroristes, c’est de persister à croire que ne peut devenir un terroriste qu’un jeune qui est « téléguidé » de l’extérieur, dont on aurait lavé le cerveau par une idéologie islamiste ; en séparant les racines du terrorisme islamiste des autres tels que le terrorisme indépendantiste, et en lui donnant un statut particulier, les analystes du contre-terrorisme, pour des raisons de lâcheté intellectuelle afin de ne pas voir s’ébranler tout leur système de valeurs, ouvrent la porte à de nouveaux attentats. De cette même lâcheté découle l’incompréhension des analystes quant aux attaques suicides, puisque le suicide, depuis Thomas d’Aquin, est considéré, au même titre que l’inceste dans les sociétés occidentales, comme étant un tabou, c'est-à-dire quelque chose « d’impropre » - les attaques suicides ne sont que le passage à l’acte d’une idéologie ou valeur qu’adopte tout soldat qui est prêt à donner sa vie pour sa cause ; cette transition entre une potentialité inhérente à tout soldat et sa réalité choisie par certains est intangible et insignifiante ! C’est cet ethnocentrisme qui est le facteur prépondérant dans l’incompréhension du phénomène terroriste. Si le problème est mal cerné, il sera mal combattu. L’endoctrinement est certes un facteur important dans le « rite d’initiation » du terroriste, mais n’est pas le seul ; de plus en plus, l’autonomie intellectuelle prend le pas sur des circonstances extérieures, mais concéder cela, concéder que certains puissent par eux-mêmes s’éveiller à une conscience terroriste serait remettre en cause les fondements des sociétés occidentales et constater qu’il n’existe pas de morale universelle ! La « conscience terroriste » possède le même schéma que toute autre conscience politique, qu’elle soit capitaliste, gauchiste, communiste, etc., lui reconnaître cela, reconnaître sa « normalité » aidera à mieux comprendre le phénomène et ainsi à mieux lutter contre lui. L’impact le plus conséquent du terrorisme n’est pas le nombre de morts qu’il cause ou son danger d’ébranler les régimes occidentaux, mais le danger d’ébranler les valeurs occidentales, parce que le terrorisme met en exergue l’autonomie de l’individu, ses aptitudes à décider en toute conscience de tuer d’autres hommes, et de se tuer lui-même.

     Pour ceux qui seraient allés jusqu’au bout de cet article, ils méritent qu’on leur dévoile son intitulé : « Mérah ou le théorème de l’incomplétude » et l’incongruité qu’il y a à juxtaposer un terroriste à Kurt Gödel, l’un des plus grands mathématiciens du vingtième siècle. Selon le second théorème d’incomplétude qu’il a formulé, la cohérence d'une théorie mathématique suffisamment riche est indécidable (à l'intérieur de cette théorie). C’est sur cette indécidabilité que jouent les politiques : Merah était un islamiste, et le terroriste islamiste diffère du terroriste basque ou irlandais. Tout l’illustre : séjour au Pakistan, références à des enfants palestiniens et un patronyme musulman. Le théorème ne peut être résolu que si l’on sort du système, et ce qu’a tenté de faire cet article.



M. K. Sabir

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