« Un peu de mon corps est passé dans mon texte. » - Montaigne



L’activité d’écrivain est pulsion de mort, et l’écrivain est un être-pour-la-mort. On se dépouille soi-même pour créer d’autres soi-même, que ce soit de la littérature de fiction ou des idées.

Toute littérature est littérature de fiction, de friction. Le lecteur se frotte à l’auteur. Ce dernier doit le démanger. C’est comme dans la tectonique des plaques ; c’est le glissement entre une plaque supérieure et une plaque inférieure qui fait dériver les continents du lecteur et de l’auteur. Et l’on reconnaît que c’est puissant, quand cela donne lieu à des éruptions volcaniques ou des raz-de-marée dans la tête du lecteur.



Certes, le lecteur préfère parfois des mers calmes pour naviguer ; cela est plus propice aux rêves. Il choisira ainsi plutôt d’embarquer à bord de l’Hispaniola avec Jim Hawkins et aller à la recherche d’un trésor bien réel en espèces sonnantes et trébuchantes au lieu de grimper sur le Pequod du capitaine Achab en quête d’une obsession métaphysique.

Quant à l’auteur que je suis, j’invite le lecteur, je le contrains même, à un voyage cauchemardesque et je lui cris : Chassons-la cette maudite baleine blanche !

Ne m’appelez pas Jim Hawkins… Appelez-moi Ishmael !



La sodomie est l’acte sublime par excellence car il vient bousculer les trois monothéismes qui ont sacralisé l’acte sexuel et en ont fait une téléologie en vue de la procréation.

La sodomie incarne la « surprise », un phénomène violent à la dérobée.

Il faut prendre le lecteur par derrière et la lui mettre bien profond.


Friday, 1 April 2011

Apocalypse Now, de Francis Ford Coppola

Selon Godard, seul un roman médiocre peut permettre une bonne adaptation cinématographique… beaucoup d’exemples viennent le contredire. Pensons, entre autres à l’adaptation que fit Kubrick du Lolita de Nabokov ou encore du Barry Lyndon de Thackeray. Souvenons-nous aussi de Madame Bovary que Chabrol porta à l’écran ou même au Blade Runner de P. K. Dick que Ridley Scott adapta magnifiquement.

Mais la meilleure adaptation cinématographique à ce jour d’une œuvre littéraire reste celle, très libre, de Coppola d’après le chef-d’œuvre de Conrad, Heart of Darkness, et qui lui valu la Palme d’or à Cannes en 1979.
    
Tous ceux qui ont vu le film, même s’ils n’ont pas tous compris à l’histoire, se rappellent au moins quelques scènes d’anthologie.
La première, c’est le début, sur fond de This is the end des Doors, où le bruit du ventilateur de plafond se confond avec celui des rotors.
La deuxième, c’est la « guerre psychologique » déclenchée par le Lieutenant Colonel Bill Kilgore (Robert Duvall), quand il met La chevauchée des Valkyries à fond lors de l’attaque des hélicoptères.
La troisième, c’est quand ce même Bill Kilgore (amalgame de ‘kill’ et de ‘gore’) dit aimer sentir l’odeur du napalm au petit matin.
La dernière, enfin, c’est la rencontre entre le Capitaine Willard (Martin Sheen) et le Colonel Kurtz (Brando dans son plus grand rôle) et que celui-ci déclare : « Nous devons les tuer. Nous devons les incinérer. Porc après porc. Vache après vache. Village après village. Armée après armée, et ils me traitent d'assassin ! Comment dit-on lorsque des assassins accusent un assassin ? »

Quand Willard remonte le fleuve pour aller vers Kurtz, c’est en même temps sa propre psychologie qu’il remonte… à rebours. C’est une plongée dans l’innommable et dans l’absurde. Absurde, parce qu’il est chargé par ceux-là mêmes qui mènent une guerre où l’on assassine, torture et viole des civils de retrouver et d’exécuter un officier dont les méthodes sont considérées comme immorales. C’est l’hypocrisie à son apogée. Seuls ont le droit de tuer ceux qui ont été dûment accrédités par la hiérarchie. Ce n’est pas le fait qu’il se prenne pour un Dieu qui dérange les autorités, c’est le fait qu’il se soit rebellé contre ses supérieurs.

Apocalypse Now a ceci de bouleversant, tout comme l’ouvrage de Conrad, qu’il nous met face à nos propres limites morales. Il nous confronte à l’envers de notre psychologie. La guerre est ce moment « privilégié » où l’on se découvre, où tout est permis du moment où l’on porte un uniforme, et en s’affranchissant de cette morale militaire et en revêtant une morale absolue qui est celle du ‘surhomme’, Kurtz nous prévient : Vous aussi, vous en êtes capables !

Tout comme Impitoyable de Eastwood n’est pas un western, Apocalypse Now n’est pas un film de guerre. La guerre n’est là qu’en toile de fond pour montrer comment des hommes ordinaires, confrontés à des situations extraordinaires, se transforment pour basculer dans l’horreur ! L’horreur ! Comment, quand on regarde au fond des abymes, les abymes aussi regardent au fond de nous.

L’Exorciste, de William Friedkin

Il est plus excitant de regarder des pornos amateurs que des films érotiques réalisés par des professionnels ! Où est-ce que je veux en venir, devez-vous vous demander, puisque je suis censé parlé de films d’horreur et non de cul ?
Eh bien ! c’est tout simple, ce qui est proche de nous nous affecte plus ! C’est presque une lapalissade que de le dire.
Dans des films érotiques amateurs, on se dit que ça peut être notre voisine, ou la collègue du bureau, ce qui emballe davantage l’imagination puisqu’il nous serait peu accessible d’approcher une véritable star de l’industrie du X. Et puis, les maladresses du film amateur nous renvoient aux nôtres propres. La maison dans laquelle le tournage se déroule pourrait être notre maison, et ainsi de suite.
Bref, il y un phénomène d’identification qui se produit, ou, pour parler en langage aristotélicien, de mimesis.

C’est ce qui se passe dans le film de William Friedkin. Ça fait peur parce que ça pourrait nous arriver !

Le succès du film est dû à sa « proximité ». Il ne s’agit pas d’un monstre dans un vaisseau spatial, ni d’un gars avec une tronçonneuse ou encore d’un mutant venu d’une autre planète. Le film parle d’une jeune fille normale, dans une famille normale, dans des situations normales… à qui il arrive des choses paranormales.

Et on flippe davantage quand on sait que le film s’inspire d’une histoire vraie !

Déjà, le film s’ouvre sur une scène en Irak, et la première chose que l’on entend, c’est l’appel à la prière du muezzin. Ainsi, nous rencontrons une première religion, l’Islam. Le père Merrin (interprété par le magnifique Max Von Sydow, qui avait déjà touché au paranormal avec Le Septième sceau d’Ingmar Bergman) fait des fouilles sur le site archéologique de Hatra, près de Ninive. Il y découvre la statue d’une ancienne divinité assyrienne, Pazuzu. La deuxième religion à laquelle nous faisons face est la religion babylonienne. Au même moment, le père Karras, à Washington D.C. doute de sa foi. Et c’est au tour du catholicisme de faire son apparition.

Ce que le réalisateur veut nous faire comprendre par cette introduction, c’est que le mal est intemporel et universel, qu’il traverse toutes les religions, tous les lieux et toutes les époques.

Le film résiste au passage des années. Plusieurs générations font les mêmes cauchemars après avoir visionné le film.

Le film ne contient aucun « message », ce qui est le propre d’un grand film. Il produit des effets sur le spectateur, il le bouscule et l’interroge.

Souvent imité, mais toujours inimitable, ce chef-d’œuvre du réalisateur de French Connection est à voir et à revoir… pour la simple et bonne raison qu’il remplit sa fonction de film d’horreur : IL FAIT PEUR !

Darwin à Maurice

Le 9 mai 1836, Charles Darwin, à bord du HMS Beagle quitte Port-Louis.

Il est assez paradoxal qu’un pays comme le nôtre qui, à sa manière, a contribué à la naissance de la théorie de l’évolution, soit aussi pétrie de pensée religieuse et si rétive à admettre que la place de l’homme sur terre n’a rien d’exceptionnelle et que ce n’est pas une puissance supérieure qui nous a fait tel que nous sommes, mais bien plutôt la sélection naturelle.

Dieu a fait l’homme à son image… ce à quoi Prévert répond : dans ce cas, l’exhibitionniste lui rend hommage !

Parfois, certains hommes naissent, non pour réconforter l’humanité, mais pour lui faire mal, lui causer des blessures, dont les plus sérieuses sont des blessures narcissiques. Celles-ci, jusqu’ici du moins, sont au nombre de trois : il y eut celle infligée par Copernic, la terre n’est plus le centre de l’univers, celle produite par Freud, le ‘conscient’ n’est plus le centre de la vie psychique de l’homme, et entre les deux, on a la plus grave, celle dont l’homme ne s’est pas encore remis, et parfois, ne veut toujours pas y croire, causée par Darwin, l’homme n’est plus le centre de la vie. Il n’est qu’un animal comme les autres, un organisme parmi d’autres organismes.

De nos jours, la théorie de la sélection naturelle semble être sur le recul dans beaucoup de pays, et non des moindres, comme aux Etats-Unis, où le ‘créationnisme’ revient en force. Et qu’en est-il dans le nôtre ? Demandez aux Mauriciens ce qu’ils en pensent ; ils viendront pour la plupart avec deux réponses, la première stupide, la seconde, plus méprisante, lâche intellectuellement. Les uns répondront qu’ils n’y croient pas, que c’est Dieu ou les Dieux qui ont fait l’homme, que celui-ci est au-dessus des autres espèces animales et toute la rhétorique habituelle qui va avec. Les autres diront, que oui, ils l’ont étudié à l’école, ils y ‘croient’ (comme si c’était une question de ‘croyance’) mais qu’en dépit de cela, ils considèrent que Dieu(x) existe(nt) et qu’il existe un paradis, un enfer, une morale et autre idées tout aussi farfelues, dignes des contes de fées et qui, au même titre, que les farfadets et les licornes, relèvent de la légende ou des superstitions.

Darwin n’était pas un génie, au sens où on l’entend généralement, c’est-à-dire doté d’un QI monstrueux, mais il était courageux intellectuellement ; il avait ce que Hölderlin appelait le ‘Aussicht’, la vue, cette lucidité  qui, selon le poète René Char, est la blessure la plus proche du soleil. Il a osé aller à contre courant de la pensée religieuse de son époque, lui pour qui la religion n’était qu’une « stratégie tribale de survivance ». Il a fait table rase des valeurs et de la connaissance de son temps pour élaborer une théorie est allé jusqu’au bout de la logique de celle-ci.

Toutefois, aucune connaissance n’est figée dans le marbre et ce ne serait pas faire justice à Darwin que de le ‘déifier’ et ne pas remettre en question ses analyses, ce que malheureusement les scientifiques d’aujourd’hui sont enclins à faire. Sans quoi, on tomberait dans le mal que l’on dénonce, car qu’est-ce que la religion sinon une inclinaison à dogmatiser et essentialiser les hommes et le savoir ?

Aujourd’hui encore, même ceux qui adhèrent aux analyses de Darwin n’en tirent pas toutes les conclusions, la seule qui soit logique : si l’homme est un être naturel, ‘perdu’ dans la sélection naturelle, alors, plus rien n’existe ! il n’y a pas de « droits de l’homme », « d’amour », de « morale » !

On ne pardonnera jamais à Darwin ceci : d’avoir banalisé notre espèce.

MK Sabir

Unforgiven, de Clint Eastwood

« Le mérite n’a rien à voir dedans ». Cette phrase de la scène finale de ce western crépusculaire n’a jamais cessé de me poursuivre depuis la première fois que je l’ai entendue.

Il y a quelque chose de troublant dans une telle affirmation ; quand vous y réfléchissez, un profond sentiment de malaise vous envahit… vous essayez de vous retenir aussi longtemps que possible, comme un pet que vous retiendriez mais finalement ça sort, et l’odeur qui s’en dégage et nauséabonde ! Oui ! Vous vous posez finalement la question : et si c’était vrai ? Et si dans la vie, ce que l’on gagne et ce que l’on perd, bref, ce qui nous arrive, n’avait rien à voir avec ce que l’on mérite.

Les choses passent inéluctablement.
Il n’y a pas de combat entre le bien et le mal. Pas de guerre entre les forces de la lumières et les forces obscures.
Les choses se passent juste. Inéluctablement.

À quoi cela sert-il alors d’être « bon » ? Peut-on seulement être « bon » ? Ou alors, n’est-ce qu’un mot ? un mot parmi donc ? un mot comme un autre mot, un mot qui n’aurait pas plus de valeur que le mot « miel » ou « table » ?

Serait-il possible de vivre une telle vie quand nos notions les plus élémentaires volent en éclats, que la terre de nos valeurs primordiales, celles-là même qui nous ont construites toute notre vie, se dérobe sous nos pieds ?

Ce film réalisé et interprété par Clint Eastwood, avec à ses côtés un tout aussi remarquable Gene Hackman, n’est pas un western. En effet, un western, comme on l’entend au sens classique, possède des codes bien déterminés : l’incarnation de l’ordre (comme la figure de Wyatt Earp), des ennemis définis clairement (les Indiens ou les braqueurs de banques) et un héros qui fait partie intégrante de la nation et qui défend les valeurs morales de celle-ci (John Wayne). Rien de tout cela dans Impitoyable (le titre français du film) !

Dans le film, personne n’est immoral- chacun possède une bonne raison pour agir comme il le fait ; chacun possède sa part d’ombre et sa part d’innocence.

Quand William Munny place le canon de son fusil dans la bouche de Little Bill et que celui-ci le supplie de l’épargner et lui rappelle qu’il est en train de construire sa maison (ce qui émeut encore plus car on a l’image d’un homme qui a un projet et qui ne se contente pas seulement de vivre) et que Munny, qui avoue avoir tué des hommes, des femmes et des enfants et à peu près tout ce qui marchait, lui lance : « le mérite n’a rien avoir dedans », on bascule alors dans un monde nihiliste et on se retrouve face à nous-mêmes, face à nos démons.

La pensée, la vraie, ne peut être qu’impitoyable.

Un thé au Sahara, de Bernardo Bertolucci

Le film le plus sensuel qu’il m’a été donné de voir.

Pour les Occidentaux, c’est la forêt qui est le lieu mystique par excellence (comme en témoigne par exemple un Meister Eckhart), alors que pour les orientaux, c’est le désert.

Depuis Jules et Jim, le triangle amoureux est un thème récurrent au cinéma ; mais le film de Bertolucci prend le dessus sur celui de Truffaut pour deux raisons principalement.

La première, ce sont les grands espaces ! N’oubliez pas, nous sommes au cinéma, et chaque art doit puiser dans tout ce qu’il a à nous offrir. Si vous voulez voir deux personnages dans un lieu clos, n’allez pas dans les salles obscures, allez au théâtre ! C’est aussi une des raisons qui fait de There will be blood (dont nous traiterons ultérieurement sous cette même rubrique) un chef-d’œuvre. La nature, au cinéma, fourni non seulement une profondeur de champ visuel, mais aussi psychologique ; elle occupe, pour ainsi dire, la même fonction que le divan pour le psychanalyste. Elle permet au spectateur de se « laisser aller », de se fondre dans le décor.

La seconde, c’est le nihilisme apparent de Port et Kit Moresby, les deux personnages de l’histoire. Leur voyage est un voyage à travers l’espace mais en même temps à travers l’abîme de leur psychologie. Ils prétendent venir en Afrique pour ressourcer leur couple, mais on comprend vite que ce n’est pas la raison première ; ils répondent en fait à un appel transcendantal irrépressible. Dès qu’ils descendent du bateau, leurs destins ne leur appartiennent plus, ils se fondent dans quelque chose de plus grand qu’eux, en un lieu où l’Orient et l’Afrique se mêlent et où les Occidentaux ne peuvent faire autrement que de se perdre.
Ce voyage initiatique ne leur apprend pas à mieux se connaître, puisqu’il montre au contraire que l’individu s’efface aux confluents des grands espaces.

Depuis Aristote, on nous apprend qu’une bonne histoire est celle où il y a un personnage qui poursuit un but précis. Une bonne histoire, peut-être… mais pas une ‘grande’ histoire ! C’est quand justement les êtres errent telles des âmes en peine que le spectateur se confronte à ses propres doutes et qu’il est alors amené à s’interroger sur sa propre existence et sur la finalité de celle-ci.

Le sexe, dans le film, suit le même schéma que décrit ci-dessus. Les règles formelles attachées au mariage sont dissoutes et diluées une fois qu’ils foulent le désert. Et ils se donnent à l’un et à l’autre uniquement parce qu’ils sont proches l’un de l’autre. La proximité sentimentale n’existe pas, seule la proximité physique compte. C’est la géographie qui dès lors dessine les contours du désir.

Le film n’a aucun message à nous transmettre, ce qui est justement le propre d’une grande œuvre d’art. Le film ne fait que ‘montrer’. Il montre des êtres, qui ne sont plus des ‘individus’ mais des électrons libres, qui sont projetés l’un contre l’autre, puis l’un en dehors de l’autre. On ne déduit rien de leur parcours, sinon justement que c’est un parcours.

Le livre de Paul Bowles porte le titre original de The Sheltering sky… le ciel protecteur ! Ce qui me permet de terminer par ces vers du beau Hölderlin : nous nous tenions têtes nues sous les orages des Dieux.

When Harry met Sally

Depuis la première fois que j’ai vu le film de Rob Reiner, à chaque fois que je me rends dans un restaurant, je me demande si la fille à l’autre table est sur le point d’avoir un orgasme !

Un film ne passe pas toujours à la postérité pour son contenu profond, pour son jeu d’acteur réaliste mais le plus souvent parce qu’il contient des scènes cultes. Pensons, par exemple, la scène dans Reservoir Dogs, où Mr. Blonde, le personnage interprété par Michael Madsen, coupe l’oreille du policier qu’il a capturé en écoutant « stuck in the middle with you » et veut ensuite lui mettre le feu.
Rappelons-nous aussi la scène finale de Rencontre du troisième type quand l’équipe scientifique jouent un motif musical de cinq hauteurs en mode majeur afin d’essayer de communiquer avec les extraterrestres.
Souvenons-nous enfin de ce chef-d’œuvre de Mel Gibson (mais qui foisonne toutefois d’anachronismes), Apocalypto, où les captifs sont donnés en sacrifice au peuple maya.

Cette comédie avec Billy Crystal et Meg Ryan, contient aussi un dialogue culte, où Harry Burns (Crystal) développe sa théorie selon laquelle il ne peut y avoir d’amitié entre hommes et femmes parce que l’attraction sexuelle fera tôt ou tard son apparition… à moins bien entendu que la femme soit un boudin et que le mec ressemble à un tableau de Picasso.

J’ai souvent exposé cette théorie aux femmes que j’ai rencontré mais rares sont celles qui ont été enclines à l’accepter, tant elles étaient corrompues par le politiquement correcte et la moraline !

Comme souvent, ce n’est pas tant l’histoire qui compte, mais la narration, c’est-à-dire la manière de raconter l’histoire et l’approche qu’adoptent les personnages par rapport aux événements auxquels ils sont confrontés. Dans le film de Reiner (notons que celui-ci a été « victime » d’une caricature dans South Park qui était autant assassine qu’elle était jouissive) un homme (Harry) qui aspire à devenir politicien rencontre de manière récurrente, au fil du hasard (mais le film laisse suggérer plutôt une sorte de destinée comme, si on ose se permettre une telle comparaison, l’on peut en trouver chez Kundera) une femme (Sally), qui elle veut devenir journaliste. Au fil des années, une amitié profonde se développe entre eux deux… jusqu’au jour où ils finissent par coucher ensemble.

Comme chez Woody Allen, la ville de New-York est un personnage en lui-même. Une ville aux liens distendus entre les individus mais, où en même temps, chacun aspire à se rapprocher de l’autre… vainement.

Ce film aurait pu être une comédie sentimentale parmi bien d’autres. Ce qui le range parmi les classiques du genre, c’est le jeu des acteurs et la précision des dialogues qui font souvent mouche.

À noter, que le titre en anglais se conjugue au passé (« met ») alors qu’en français ils se « rencontrent ». De là à y voir une allusion bergsonienne de l’entremêlement temporel serait peut-être exagéré.

Cyrano de Bergerac, d’Edmond Rostand

Il faut deux livres pour apprendre à bien parler : le premier c’est la Rhétorique d’Aristote et le second, Cyrano de Bergerac d’Edmond Rostand.

Cyrano fait partie de ces personnages qui domine la littérature de part leur stature ; il côtoie à ce titre un Hamlet, un Achab ou encore un Julien Sorel.
Cyrano fait partie de ces hommes, pour paraphraser Marc-Antoine dans le Jules César de Shakespeare, devant la tombe de laquelle la nature elle-même se dresse pour crier : il fut un homme !
Enfin, Cyrano fait partie de ces œuvres qui éclipsent leurs auteurs, au même titre que le Frankenstein de Mary Shelley ou le Moby-Dick de Melville.

Le mot « théâtre » vient du grec qui veut dire voir. Et s’il y a bien une pièce qu’il faut voir plutôt que de lire, c’est bien celle-ci. Cyrano n’est pas un personnage en papier. Il est fait de chair et de sang. Il est animé par la passion. Il est jaloux, colérique, tendre et fataliste.
Il laisse à ce médiocre Jean Baptiste Poquelin la paternité de certains de ses dialogues. Laisse à Christian le soin d’être aimé de Roxane. Il laisse cette vie de médiocrité pour monter vers la lune opaline, y retrouver Socrate et Galilée.

Tout est magnifique dans la pièce, et c’est assez rare pour le souligner. Pas une ligne est à retrancher, du début, quand il prend à partie Montfleury, jusqu’à la fin, quand il remercie Roxane d’avoir été cette robe qui a passé dans sa vie. Et tout mon sang se coagule en songeant qu’on puisse y changer une virgule.

Cyrano est une fine lame et qui toujours à la fin de l’envoi, touche ! Mais en fait, c’est un poète, un romantique, égaré au pays des mousquetaires, tout comme Averroès était un grec égaré en pays musulman. Il ne recherche pas de protecteurs, comme tous ces laquais, de Virgile à Voltaire. Lui, concède à ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul !

Pièce en cinq actes écrit en 1897 par Rostand, qui abandonna le droit pour le théâtre, l’auteur, natif de Marseille, se démarque de la tradition réaliste de l’époque pour accoucher d’une radicale romance historique se déroulant au milieu du 17ème siècle. Le véritable Cyrano a réellement existé, il était un écrivain français, libre-penseur comme on disait à l’époque, c’est-à-dire porté vers l’athéisme et a écrit entre autres une Histoire comique des États et Empires de la Lune à laquelle Rostand rend hommage quand il fait ‘tomber’ Cyrano de la lune pour intercepter le comte de Guiche.

Cyrano n’est pas une histoire d’amour. Ce n’est pas ‘amour’ que d’aimer en secret ; et il est assez paradoxal, que cet homme, qui fait tout en public, qui n’existe que pour que les autres l’admirent, aime en secret, aime par le biais d’un autre. À croire qu’il avait plus honte de ses sentiments que de son nez… Cyrano n’aime pas Roxane. Cyrano n’aime pas la gloire. Il n’aime même pas son verbe ni même sa lame… Cyrano n’aime tout simplement pas ce monde. Il en aime juste ses images, mais il aspire à autre chose, à plus loin… à la lune.

C’est lui qui est ‘responsable’ de l’introduction du mot « panache » dans la langue anglaise. Et c’est justement ce qu’il emporte dans l’autre monde, « sans un pli et sans une tache’… son panache !

Quand c’est aussi beau, ça en devient grand.


MK Sabir